Année Olier : conférence du Supérieur provincial

« Jean-Jacques Olier et les sulpiciens aujourd’hui »
Année Olier – Paroisse Saint-Sulpice
Paris le 12 novembre 2017

0- Introduction

Cet entretien, dont le titre est « Jean-Jacques Olier et les sulpiciens aujourd’hui », est une « commande » passée par la Paroisse Saint-Sulpice au Provincial de France de la Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice. Cela se passe dans le cadre de « l’année Olier » voulue par les responsables de la Paroisse, c’est-à-dire le curé et l’équipe d’animation qui collabore au plus près avec lui, composée de laïcs paroissiens de Saint-Sulpice. J’aime à penser que nous sommes, Paroisse et Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice, en quelque sorte ensemble, avec d’autres connus ou inconnus, des successeurs d’Olier. Je pense par exemple à la Congrégation des Sœurs de la Mère de Dieu, congrégation non pas fondée par Olier lui-même, mais issue d’une œuvre de bienfaisance paroissiale, l’Orphelinat de la Mère de Dieu, œuvre fondée par Olier curé de la paroisse, dont les membres ont plus tard été constituées congrégation religieuse. Aujourd’hui, les constitutions canoniques de cette congrégation établissent très explicitement Jean-Jacques Olier comme étant leur fondateur. Aucun de nous pris isolément, Paroisse, Congrégation, Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice même, n’épuise seul l’héritage de son charisme et de son œuvre.

Le charisme de Jean-Jacques Olier se déploie dans les directions que nous savons et que le P. Pitaud expose avec talent dans l’excellente biographie consacrée au fondateur du séminaire de Saint-Sulpice et qui est parue il y a quelques mois.

« Olier a marqué son siècle et les siècles suivants. Mais pas seulement parce qu’il a fondé le séminaire de Saint-Sulpice. Il a aussi été (…) un modèle de pasteur. En acceptant d’être curé de la paroisse, il voulait montrer aux futurs prêtres qui étaient formés au séminaire l’idéal sacerdotal qu’il portait en lui » (B. Pitaud, Jean-Jacques Olier, Lessius 2017, p. 462-463).

Son activité intense va, de 1642 à 1657, se déployer dans cette double direction de la paroisse et du séminaire, du séminaire et de la paroisse. Olier va l’incarner idéal sacerdotal en étant curé de Saint-Sulpice, pour former les prêtres et par là réformer l’Eglise.

« (…) Ce qui compte aux yeux d’Olier », je cite encore le P. Pitaud, « c’est que ces gens [ceux du faubourg qui constitue le territoire de la paroisse], quels qu’ils soient, sont tous en pèlerinage de la terre vers le ciel et qu’il revient au pasteur de les conduire depuis le baptême et le catéchisme jusqu’au dernier passage (…) Le curé se sent responsable de tous, depuis le début jusqu’à la fin, et de tous dans la totalité de leurs besoins, spirituels et matériels. (…) A travers un déploiement d’énergie considérable où il ne tenait pas compte de sa santé, [Olier] a montré qu’il est beau d’être pasteur » (p. 462).

Son activité pastorale va se déployer dans de multiples directions et œuvres :

– Organisation de la paroisse en quartiers afin de faciliter le repérage des personnes malades et pauvres qu’il faut secourir ;
– Attention particulière, par le biais des sages-femmes, aux futures mères qui en ce temps risquent fort de mourir en mettant au monde leur enfant ;
– Développement des catéchismes ;
– Attention particulière à toutes les formes de pauvreté et fléaux dont souffrent les habitants de sa paroisse : mortalité infantile, prostitution, etc. En ce sens il rétablit une confrérie des Dames de la Charité, crée l’orphelinat de la Mère de Dieu ;
– « dialogue » avec les protestants ;
– Lutte contre la pratique du duel, autre fléau du moment, par la fondation de la Compagnie de la Passion ;
– Etc., etc. ;
– Et bien sûr, la fondation et la direction du séminaire, œuvre à laquelle il consacrera exclusivement ses dernières forces.

En parlant des « sulpiciens aujourd’hui », je parle « seulement » de la Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice ». Voici comment nos Constitutions la présentent : « Dédiée à Jésus-Christ Souverain Prêtre, la Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice, née de l’apostolat de Jean-Jacques Olier, son fondateur, est une société de prêtres diocésains qui ont pour vocation le service de ceux qui sont ordonnés au ministère presbytéral » (Const. art. 1).

Dans un prochain ouvrage consacré aux débuts de la « petite Compagnie », comme disait Olier, le P. Pitaud explique comment celle-ci « a pris peu à peu la forme d’une institution, avec ses règles, ses coutumes et son esprit. » Les successeurs immédiats de Jean-Jacques Olier, les Pères Alexandre Le Ragois de Bretonvilliers et Louis Tronson ont établi les statuts, règlements et autres constitutions de la Société qu’Olier a fondée au service du séminaire. Ils l’ont fait en étant scrupuleusement attentifs à respecter « l’esprit que M. Olier avait voulu insuffler ».

1- Sulpiciens

11- « Prêtres du clergé »
Pour employer les termes du code de droit canonique en vigueur dans l’Eglise Catholique depuis 1983, la Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice est donc une société de vie apostolique de droit pontifical (CIC 731 et s.) Elle associe des prêtres détachés de leurs diocèses, après leur ordination et donc avec la permission de leur évêque, pour servir la formation des prêtres en y consacrant leur vie, tant extérieurement qu’intérieurement. Dans la biographie de Jean-Jacques Olier, le P. Pitaud écrit que « si le séminaire de Saint-Sulpice émergea au milieu des autres fondations de ce milieu du XVIIe siècle, c’est peut-être parce que son fondateur avait assigné la formation des prêtres comme seul objectif à la Société de prêtres qu’il avait établie. Ainsi la Compagnie de Saint-Sulpice ne s’est pas dispersée ; elle est restée concentrée sur les séminaires, pendant que la paroisse continuait de lui servir de terrain d’expérimentation et de formation pratique jusqu’à ce que le séminaire soit obligé de déménager en 1904 de Paris à Issy-les-Moulineaux » (p. 464).

De même qu’Olier dit que l’on doit entrer dans le sacrement de l’ordre « par la porte de la vocation » (en opposition aux motivations trop exclusivement mondaines qui trop souvent conduisaient alors les candidats à l’ordination), de même on devient sulpicien par vocation : appel intérieur (désir né au contact d’un directeur spirituel sulpicien, désir né au cours de sa formation dans un séminaire organisé selon les principes pédagogiques sulpiciens, désir né à la suite de sessions de formations de formateurs animés par des sulpiciens) ou appel extérieur (interpellation adressée par un sulpicien à tel ou tel confrère prêtre, ou invitation adressée à tel séminariste à y réfléchir, pour plus tard…), devenir sulpicien est une vocation à l’intérieur de la vocation de prêtre diocésain. Les sulpiciens sont des prêtres diocésains, et l’organisation juridique de l’Eglise fait que nous le restons une fois devenus diocésains. Nous ne sommes pas des religieux ou apparentés, comme les lazaristes ou les eudistes par exemple. Nous n’avons pas de séminaire où les élèves seraient là en tant que futurs sulpiciens. Notre vocation à tous est d’être prêtre diocésain, et la plupart du temps, nous avons tous servi, au moins quelques années, dans nos diocèses, avant de commencer la formation sulpicienne. Ceci est très important et est très directement lié à l’esprit de M. Olier, à son intention : « Le Séminaire de Saint-Sulpice », écrit Olier, « pour nombreux qu’il puisse être, fait profession de ne se point ériger en congrégation pour n’avoir d’application et d’amour que pour l’Eglise de Jésus-Christ et surtout pour son saint clergé qui est toute sa lumière, sa ferveur, sa vertu, sa sanctification et sa conduite » (DE I, 87). Le résultat de cette caractéristique sulpicienne est qu’un très petit nombre de sulpiciens est consacré aux structures propres à la Compagnie. Les sulpiciens sont partout au service des institutions des diocèses. Nous n’avons pas vraiment d’œuvres à nous : des collèges, des maisons, des institutions qui exigeraient personnel, argent, énergie et préoccupation. Bien sûr, comme pour toute institution, il y a un minimum : pour la Province de France il y a la maison provinciale et générale à Paris, rue du Regard, le Domaine d’Issy-les-Moulineaux et une maison à Kinshasa. Pour la Province du Canada il y a le 1er séminaire qui est la maison provinciale et une maison de retraite pour les sulpiciens âgés, dans le vieux Montréal où les sulpiciens sont arrivés en 1657, année de la mort d’Olier (cette maison est tout contre la basilique Notre Dame), et il y a l’actuel séminaire et ses dépendances ainsi qu’une maison à Bogota. Pas grand-chose de plus. Pour la Province des Etats-Unis enfin, il y a le grand séminaire de Baltimore, ville de la 1ère implantation sulpicienne en 1791, le séminaire universitaire de Washington et une maison qui est la résidence des confrères âgés. Pas grand-chose de plus. Il y a aussi une maison à Lusaka en Zambie. Mais en dehors de ces quelques lieux, les sulpiciens sont exclusivement au service des diocèses : « …ne se point ériger en congrégation pour n’avoir d’application et d’amour que pour l’Eglise de Jésus-Christ et surtout pour son saint clergé qui est toute sa lumière, sa ferveur, sa vertu, sa sanctification et sa conduite ». C’est à la fois une fragilité et une force, je le dirai plus loin. C’est en tous cas une marque de fabrique de la Compagnie.

12- Sulpiciens hier
Un mot de notre histoire avant de parler des sulpiciens aujourd’hui. A sa mort le 2 avril 1657, soit exactement 348 ans avant celle de saint Jean-Paul II le 2 avril 2005 (!), Jean-Jacques Olier « laissait », je cite les pères Dupuy et Noye, sulpiciens, dans un article paru en 1982 dans le BSS, « une paroisse transformée, un séminaire déjà réputé, un groupe de prêtres engagés dans cinq diocèses pour la formation du clergé et auxquels il avait défini une règle de vie commune. Le passage s’était fait insensiblement des « prêtres du séminaire » à la « compagnie des prêtres de Saint-Sulpice » qui allait prolonger son action. » (p.22-23)

En 1652, 5 ans donc avant sa mort, Olier, malade, démissionne de sa charge de curé de la paroisse. C’est le P. Alexandre Le Ragois de Bretonvilliers qui lui succède. A la mort d’Olier, il lui succèdera également comme supérieur de la Compagnie. L’effectif de celle-ci est alors de 30 prêtres qui se partagent entre le séminaire et la paroisse.

Olier a une vision vraiment catholique de l’Eglise et de la mission. Je cite le P. Pitaud : « Dès que l’on parle de mission à l’extérieur, Olier est prêt à s’enthousiasmer, à coopérer, voire à partir ». En 1653 il rencontre le jésuite Alexandre de Rhodes et se propose pour partir en mission avec lui, ce qui évidemment est rendu impossible par sa santé. Il envisage d’envoyer des sulpiciens au Tonkin, Cochinchine, Chine, Perse même où le P. de Rhodes est nommé vicaire apostolique. Cela ne se fera pas non plus. Par contre, il désigne les 4 sulpiciens français qui arrivent à Québec le 29 juillet 1657 avec Gabriel de Queylus. Le 1er séminaire sera ouvert à Montréal en 1662. Montréal est aujourd’hui le siège de la Province du Canada.

En 1791, la Révolution française « permet » l’envoi de sulpiciens français vers les jeunes Etats-Unis d’Amérique. 3 prêtres et 5 séminaristes débarqueront à Baltimore le 10 juillet. Baltimore est aujourd’hui le siège de la 3e Province sulpicienne.

En termes d’effectifs, au début de la Révolution française les sulpiciens sont 155. Un siècle plus tard à la fin du XIXe le double : 311 (Fr : 275 ; Can : 34 ; USA : 2).
Au moment de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en France, en 1905, il y a 417 sulpiciens (Fr : 358 ; Can : 40 ; USA : 19). L’apogée sera atteint à la fin de la 2e guerre mondiale, en 1945 : il y a alors 527 sulpiciens dans le monde. 293 français et 1 chinois, 110 canadiens et 1 japonais, 122 états-uniens. Le 1er chinois est arrivé en 1939 pour la Province de France, le 1er japonais est arrivé en 1941 pour la Province canadienne.

13- Expansion missionnaire au XXe siècle
Présente fidèlement dans ses trois pays d’origine, si j’ose dire (France, Canada et Etats-Unis), ainsi qu’à Rome où une Procure est installée à partir de 1863 à la demande du pape, la Compagnie est tout au long de son histoire l’objet de nombreuses invitations d’évêques à prendre en charge leurs séminaires, en France, en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, en Asie… Malheureusement, faute de moyens en hommes, elle est souvent obligée de les décliner. C’est une conséquence de ce choix fait depuis les origines de ne pas se disperser et se multiplier de manière légère. Le but n’est pas d’être partout, mais d’être bien fidèles à l’esprit de nos fondateurs là où nous sommes, tels le ferment dans la pâte, « petite Compagnie » mais dont la qualité du travail doit être reconnue et appréciée. L’acceptation de nouvelles missions, toujours possible et même toujours désirée, profondément, spirituellement, est toujours envisagée avec prudence, mais est envisagée quand même ! le XXe siècle en est à son tour une belle manifestation :

Le 4 octobre 1929, 2 sulpiciens français partent préparer les fondations du séminaire de Hanoï qui ouvrira en 1933. Les 1er confrères sulpiciens vietnamiens seront accueillis en 1955.

En 1933, les sulpiciens du Canada fondent le séminaire de Fukuoka au Japon. Le 1er sulpicien japonais sera accueilli en 1941.

En 1934, des sulpiciens français fondent le séminaire de Kunming en Chine, et Le 1er sulpicien chinois sera accueilli en 1941.

En 1950, les sulpiciens canadiens prennent en charge un séminaire en Colombie. Le 1er sulpicien colombien avait été accueilli l’année d’avant, en 1949.

Puis des sulpiciens français sont envoyés pour la 1ère fois en Afrique : en 1960 au Rwanda, en 1961 au Burundi, en 1962 en Haute-Volta (Burkina Faso actuel) et en 1967 à Kinshasa au Zaïre (actuelle RDC). Ce sera là, l’occasion pendant 7 ans d’une coopération interprovinciale. Le 1er sulpicien africain est accueilli en 1970.

En 1976, les sulpiciens canadiens prennent en charge le séminaire de Brasilia. Les 1er sulpiciens brésiliens sont actuellement en parcours de formation.

En 1989, des sulpiciens de la Province américaine partent à Lusaka, en Zambie. Les 1er sulpiciens zambiens sont accueillis à partir de 2000.

En 2014, un sulpicien est envoyé pour la 1ère fois en République du Congo, au grand séminaire de Brazzaville.

En 2017, des sulpiciens sont envoyés pour la 1ère fois au Togo, au grand séminaire de Lomé.

En 2018, des sulpiciens sont envoyés pour la 1ère fois au Malawi.

Cette liste à la Prévert est pour vous donner une petite idée de l’évolution de la Compagnie, des lieux où elle sert, et de ses visages.

En termes d’effectifs, encore quelques chiffres, les derniers, c’est promis (!), nous sommes aujourd’hui (en 2016) environ 280 au total, membres et candidats compris (Fr : 115 ; Can : env. 90 ; USA : env. 70), et prévoyons d’être à peu près autant en 2025 !

2- Les sulpiciens aujourd’hui

21- Les hommes :
Depuis 1929, presque 90 ans, et l’envoi des 1er sulpiciens au Vietnam, le visage de la Compagnie a beaucoup changé. La géographie des Provinces aussi.

La Province de France est constituée des sulpiciens de France, en majorité plutôt âgés, mais où des confrères plus jeunes nous rejoignent régulièrement (en cela, notre sociologie nous fait ressembler à un diocèse de taille analogue en termes de nombre de prêtres, qui aurait la chance d’avoir une ordination tous les deux ou trois ans, ce qui au fond n’est pas trop mal !), des sulpiciens du Vietnam et de Chine (environ une trentaine), et des sulpiciens de 6 pays d’Afrique francophone (Bénin, Togo, Burkina Faso, RDC, Congo et Cameroun), nettement plus jeunes et presque tous en séminaire.

La Province du Canada est constituée des sulpiciens du Canada (québécois pour la plupart, plutôt âgés), des sulpiciens du Japon (un tout petit groupe en réalité) et des sulpiciens d’Amérique latine, assez nombreux et jeunes (colombiens, et depuis peu argentins et bientôt brésiliens).

La Province des Etats-Unis est constituée des sulpiciens de ce même pays, avec une pyramide des âges équilibrée due à un recrutement régulier, et un groupe de sulpiciens zambiens qui travaillent en Zambie, et bientôt également au Malawi voisin.

22- Les missions :

d) Séminaires
Je l’ai dit en commençant, la vocation d’un sulpicien est de servir ce que l’on appelle la formation initiale des prêtres, donc de servir dans un séminaire, comme formateur de prêtre. Cette mission en est en réalité plusieurs cumulées ! La formation des prêtres s’organise autour de 4 axes ou 4 dimensions : humaine, spirituelle, intellectuelle et pastorale. Les formateurs de prêtres sont à la fois des éducateurs, des directeurs spirituels, des professeurs (en théologie, bible, philosophie et autres disciplines requises), et surtout des prêtres qui forment d’abord par l’exemple, y compris en étant eux-mêmes des pasteurs, « des pasteurs qui forment des pasteurs ».

Un jeune sulpicien, après sa formation à la fois intellectuelle et pédagogique, est nommé dans un séminaire. L’histoire des relations de la Compagnie avec les diocèses n’est pas exactement la même dans les divers pays où la Compagnie est engagée. Dans certains, la Compagnie a en charge canonique le séminaire tout entier, dans d’autres, elle collabore à travers la présence d’un ou plusieurs sulpiciens, étant entendu que la pédagogie déployée est bien celle de notre tradition (même seul dans un conseil de séminaire, un sulpicien permet souvent à la maison tout entière d’organiser son travail selon les principes et les charismes spirituels et pédagogiques propres à notre tradition).

e) Formation des formateurs
De plus en plus, la Compagnie est sollicitée aussi pour une autre forme de service : outre le fait de nommer des formateurs sulpiciens qui sont mis à la disposition des évêques pour leurs séminaires, on nous demande de former plus largement les autres formateurs des séminaires, non sulpiciens donc. Depuis quelques années, les demandes d’organisation de sessions de formation de formateurs se multiplient, notamment en Afrique. Soit à la demande des évêques eux-mêmes, soit à la demande de la Congrégation pour l’Evangélisation des Peuples à Rome qui est en charge de soutenir ces pays. C’est un peu nouveau pour nous. Traditionnellement, à Saint-Sulpice on comprenait la coopération avec un diocèse ou un groupe de diocèses sous la forme d’une prise en charge de séminaire ou d’envoi d’un ou plusieurs sulpiciens dans ce séminaire. Aujourd’hui, nous devons développer des programmes de formation pour des prêtres qui n’ont pas nécessairement envisagé d’être formateurs de prêtres, mais ont été envoyés dans des universités catholiques pour préparer des diplômes et devenir des enseignants. A leur retour, leur évêque les nomme au séminaire sans autre forme de préparation. A la longue, tout le monde se rend compte qu’il ne suffit pas d’avoir de bonnes compétences académiques pour être un bon directeur spirituel et un bon formateur de prêtres.

De tels programmes sont en train d’être développés dans les trois Provinces. Certains parmi nous sont aussi régulièrement invités à intervenir sous forme de conférences, lors de sessions organisées par d’autres, notamment depuis quelques années par la Congrégation pour l’Evangélisation des Peuples ou telle ou telle Œuvre missionnaire qui organise à Rome des temps de formation pour formateurs.

f) Formation permanente et autres ministères
Le charisme de la Compagnie se déploie de manière privilégiée dans la formation initiale des prêtres, mais pas seulement.

L’article 4 de nos Constitutions dit par exemple que les sulpiciens sont « unis par le lien de la charité sacerdotale et la volonté de servir les prêtres et les futurs prêtres ». Ainsi, même si la formation initiale des prêtres (les futurs prêtres) « est prioritaire parmi les tâches confiées à la Compagnie » (Const. Art. 6), cette « priorité n’exclut pas, mais appelle, au contraire, d’autres activités sacerdotales » (id.) Ces activités sont autant de « ministères » qui « permettent aux membres de la Compagnie de mieux faire corps avec le Presbyterium des diocèses où ils travaillent, et de se rendre plus aptes à en former les membres. » (id.)

Je parle ici à partir de ce que je connais le mieux, c’est-à-dire de ce que je connais comme Provincial de France. Dans la Province, un certain nombre de sulpiciens sont engagés dans des programmes de formation permanente des prêtres, le plus souvent organisés par les diocèses. Là aussi, on sent que, notamment en Afrique, on nous demande de mettre au point nous-mêmes de tels programmes qui pourraient être proposés dans des diocèses ou des pays qui ne savent pas toujours par quel bout prendre les choses pour organiser cela, tout en en ressentant fortement la nécessité.

Souvent, en tous cas en France, les sulpiciens concernés ont été longtemps formateurs dans les séminaires et servent désormais dans les diocèses, le leur, d’origine, ou un autre avec lequel ils ont tissé des liens en étant formateur au séminaire. A l’avenir, je pense que l’animation d’un programme de formation permanente sera sans doute une proposition à part entière de la Compagnie, si j’ose dire, et elle mobilisera aussi des confrères plus jeunes.

Nombre de confrères sont engagés, souvent jusqu’au bout de leurs forces, dans l’accompagnement spirituel des prêtres, la prédication de retraites, le soutien de leur vie sacerdotale, sous une forme ou sous une autre.

Enfin, certains confrères sont même curés de paroisse ! A proprement parler, il n’y a pas de paroisse sulpicienne : Saint-Sulpice à Paris est une paroisse du diocèse de Paris, sous la responsabilité pleine de son archevêque. La paroisse n’est pas confiée à la Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice, même si le curé nommé par l’évêque du diocèse est un prêtre proposé par la Compagnie. Nos Constitutions ne parlent pas de la Paroisse ni du ministère de curé de paroisse comme étant une mission « identitaire » ou « identifiante » pour un sulpicien, même à propos de la Paroisse Saint-Sulpice à Paris. Et pourtant, cela a pour nous beaucoup de sens que quelques-uns parmi nous soient, comme sulpiciens, des prêtres en paroisse qui partagent le souci des autres prêtres du diocèse, et portent avec eux la charge pastorale. Evidemment, combien cela a du sens pour nous que cette dimension soit, en plus vécue ici-même, au titre de la mémoire, au titre du lien qui attache les sulpiciens à l’église ou la paroisse où ils sont nés… !

Olier fonde une société de prêtres qui devront être à la fois guides et modèles pour les futurs prêtres. Guides, ils le seront en étant formateurs au séminaire. Modèles en étant au service de la paroisse où ils déploient l’idéal sacerdotal qui les habite, et en invitant les futurs prêtres à s’associer en partie à leur ministère. Dans une conférence donnée à Baltimore en juillet dernier, lors d’une rencontre internationale des différents conseils de la Compagnie (conseil général et conseils des trois Provinces) Le P. Pitaud utilise l’expression de « laboratoire » à propos de la paroisse : « on y expérimente le ministère auquel forme le séminaire » disait-il. Si les sulpiciens restent des prêtres diocésains, cela a quelques chose à voir avec ça ; s’il est souhaité qu’avant d’intégrer la Compagnie ils aient un minimum exercé le ministère « normal » d’un prêtre diocésain, cela a quelque chose à voir avec ça ; si depuis 375 ans la Compagnie a continué, à travers les aléas de l’histoire, à maintenir une communauté sulpicienne au service de la paroisse Saint-Sulpice, cela a quelque chose à voir avec ça ; si beaucoup de nos jeunes candidats, d’où qu’ils viennent dans la Province, sont à la paroisse Saint-Sulpice pendant leur formation à Paris, cela a encore quelque chose à voir avec ça. Ce n’est écrit nulle part, on peut vivre sans (et de fait la Compagnie a survécu à ces périodes de l’histoire où aucun sulpicien n’était en responsabilité au service de la paroisse), cela n’a évidemment pas la même importance que la mission directement engagée au séminaire, mais cela a du sens. Voici ce qu’en écrivait lui-même Olier : « Je sens de si grands désirs de sauver tout le monde, désir de répandre le zèle de l’amour et la gloire de Dieu dans le cœur de tout le monde, je pense tant à pouvoir avoir mille sujets pour envoyer partout porter l’amour de Jésus-Christ. Et quand je pense que la cure (de Saint-Sulpice) qu’on me présente pourra servir à cela pour en donner le zèle à Paris et à toute la France, je suis ravi de joie » (M 2, 279).

3- Olier et les sulpiciens aujourd’hui (et demain)

Rêvons un peu… C’est l’exercice auquel se sont prêtés l’été dernier les sulpiciens en charge aujourd’hui de la Compagnie : les 5 membres du Conseil général et les 15 membres des trois conseils des Provinces française, canadienne et américaine. Rêver le présent et l’avenir de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice, et accorder notre rêve à celui de M. Olier qui l’a fondée il y a tout juste 375 ans.

31- Action de grâces
Tout d’abord, les sulpiciens d’aujourd’hui sont reconnaissants envers Jean-Jacques Olier, pour sa foi en l’importance et la beauté du sacerdoce des prêtres dans l’Eglise. Ils lui sont reconnaissants pour la fondation du Séminaire de Saint-Sulpice et de la Société des prêtres qui y est née, et qui a essaimé dans le monde. Ils lui sont reconnaissants pour le charisme qu’il a su transmettre à ses successeurs, et que les sulpiciens d’aujourd’hui ont conscience de servir là où ils sont.

Ce charisme donne une compétence aux sulpiciens dans les multiples domaines de la formation au ministère de prêtres, sur des bases spirituelles, théologiques et institutionnelles sans cesse confirmées par l’Eglise. Cette action de grâces est partagée par les prêtres, nombreux en France et dans le monde, de toutes les générations, jusqu’à aujourd’hui : ils sont reconnaissants de la formation qu’ils ont reçue.

Les sulpiciens, partout dans le monde, participent à la réflexion sur les prêtres diocésains, sous la forme de revues, de commissions, de responsabilités nationales ou même universelles (dans des congrégations romaines) confiées à des sulpiciens, en raison de leur identité sulpicienne (et bien sûr de leur compétence !)

Action de grâce enfin pour une forme de vie sacerdotale particulière, un esprit de fraternité qui nous lie entre nous, sans nous couper, ni des autres prêtres, ni des consacrés, ni des autres chrétiens des diocèses. Une forme de vie sacerdotale originale qui nous fait aimer l’Eglise, servir la mission portée par nos évêques, accepter avec beaucoup de liberté d’aller servir, si on le peut, là où l’Esprit nous appelle, et tout aussi libres d’en partir le moment venu pour aller servir ailleurs. Cela fait de nous des pèlerins quasi permanents… Pas très confortable, mais tellement dans l’esprit de M. Olier lui-même, empreint de grande liberté et de grande chasteté : il n’est jamais possessif ni des personnes ni des charges, et il invite ses fils à demeurer fidèlement dans cette posture spirituelle.

32- Alors rêvons donc !
Dans une Eglise où les prêtres se font plus rares (en France et en Amérique du Nord), les diocèses sont tentés de les consacrer tous au service direct des paroisses, des aumôneries, « du terrain » comme on dit. Les sulpiciens continuent, dans l’esprit de M. Olier, de se consacrer au service de leurs frères prêtres à plein temps, dans un service plus indirect donc. C’est une vocation, et certains l’envisagent parmi les prêtres. Notre rêve est que d’autres le fassent, plus nombreux encore ! Une petite anecdote : un de nos derniers confrères français vient d’un diocèse de Province. Il travaillait déjà dans un séminaire quand il a manifesté à son évêque son désir de devenir sulpicien. Celui-ci m’a un jour avoué qu’il n’était pas très content de perdre ainsi un de ses meilleurs prêtres, mais qu’il respectait toujours une vocation si le discernement était mené convenablement, ce qui était le cas. Mais son aveu n’en est pas resté là ; il a ajouté : « mais demain, je serai trop heureux de pouvoir bénéficier pour mes séminaristes d’un formateur que je n’aurais pas su ou pu détacher moi-même « du terrain », que je n’aurais pas su préparer pour qu’il acquière la compétence requise ». Grâce à cette dimension de « vocation dans la vocation », respectée par cet évêque, il avait conscience que son diocèse en sortirait « gagnant », au fond… Alors le rêve c’est que d’autres prêtres et évêques partagent cette même clairvoyance spirituelle, et soient généreux !

Nos confrères d’Afrique et d’Asie rêvent de pouvoir se développer beaucoup plus, et donc rêvent de disposer des moyens nécessaires pour le faire. Développer, cela signifie répondre aux demandes de formation adressées par les évêques, dans les pays où ils sont déjà, mais aussi dans les pays voisins qui entendent parler d’eux : formation des séminaristes en ayant assez de confrères pour servir dans les séminaires, formation des formateurs en ayant assez de confrères pour animer des sessions de formation, formation permanente des prêtres en ayant assez de confrères pour concevoir et animer un ou des programmes dans les diocèses…

Les sulpiciens d’aujourd’hui, en fidèles fils de M. Olier, ont l’ambition d’être des prêtres qui fassent envie, des prêtres à la fois guides et modèles comme je le rappelais plus haut. Pour cela, il important d’avoir des hommes doués des aptitudes requises, mais surtout des hommes qui soient profondément enracinés dans la vie de prière et dans la joie de servir leurs frères, dans une forme de vie simple, auprès de qui tous se sentent bien, les plus riches comme les plus pauvres, les plus en bonne santé et les plus blessés, les plus doués des séminaristes, et ceux pour qui rien ni si facile… Rien de très original voyez, mais voilà, les sulpiciens d’aujourd’hui se sont redis, l’été dernier, leur désir de ressembler à M. Olier en cela aussi…

Ils se sont dit aussi qu’il serait sans doute bon, sans orgueil, d’être moins timides, moins réservés quant à la conviction que le charisme hérité de Jean-Jacques Olier est un don pour aujourd’hui et vaut d’être proposé. Il y a une tradition de discrétion, d’effacement sulpicien qui parfois fait sourire : je crois que c’est une réalité. Nous ne sommes pas aussi doués que d’autres pour faire notre auto promotion ! Il ne s’agit pas de devenir des experts en communication et marketing, mais moins timides, pour la plus grande gloire de Dieu et le service des frères, bien entendu ! En cela Olier est un modèle que la récente biographie aidera sans doute à mieux apprécier. Il y est montré combien Olier, dans son itinéraire spirituel, a pris conscience de ses misères et en fait des raisons absolues de s’abandonner à la seule puissance miséricordieuse de Dieu, et à son Esprit. De fragile qu’il fut, il a ainsi été empli d’une force et d’une énergie incroyables qui font rêver les responsables sulpiciens d’aujourd’hui…

4- Conclusion

En 2008, à l’occasion des 400 ans de la naissance d’Olier, la Province de France avait organisé un colloque à l’Institut Catholique de Paris. En présentant le colloque qu’il avait été chargé d’organiser, le P. Maurice Vidal disait « qu’aucun historien et qu’aucun lecteur de livre d’histoire ne s’intéresse à l’histoire passée sans la conviction qu’il existe là un intérêt pour nous aujourd’hui ».

Je remercie très sincèrement les responsables de la Paroisse qui ont tenu (elle n’est pas encore tout à fait terminée !) à organiser cette année Olier pour marquer le 375e anniversaire de son arrivée comme curé de Saint-Sulpice en 1642. Cette date est aussi celle de la fondation du séminaire de Saint-Sulpice et de la Compagnie des Prêtres de Saint-Sulpice. Les sulpiciens d’aujourd’hui ont plus que jamais la conviction que les intuitions et l’œuvre globale du P. Olier sont pertinentes pour notre temps. Ils en vivent. Ces intuitions attirent toujours de nouveaux sulpiciens. Ils héritent du rêve de Jean-Jacques Olier, rêve formulé modestement, nous disait le P. Pitaud à Baltimore en juillet : « son œuvre n’est pas le résultat de son rêve à lui mais du rêve de l’Esprit-Saint. Car c’est vraiment l’Esprit qui l’a entraîné dans cette aventure », aventure dans laquelle il « ne s’est laissé entraîner (…) qu’après une longue retraite à Notre Dame des Vertus, à Aubervilliers. »

Nous sommes à une nouvelle étape importante de notre histoire : en France, le Séminaire de Saint-Sulpice d’Issy-les-Moulineaux concentre l’essentiel de l’expression concrète du charisme sulpicien. Il jouit actuellement d’une excellente réputation auprès des séminaristes et des évêques ou supérieurs majeurs qui lui confient leurs séminaristes. Vous devinez que les défis pour les sulpiciens d’aujourd’hui est de pouvoir compter sur des sulpiciens demain ! Les paroissiens de Saint-Sulpice voient, année après année, l’évolution de la composition de notre Province de France. Actuellement, la Province accueille et forme 18 candidats. Ils viennent, pour la plupart, des divers pays d’Afrique où nous sommes engagés, et du Vietnam. Nos confrères déjà sur place font un travail magnifique et très apprécié. Ils méritent d’être soutenus dans leur mission, dans leur vie, dans leur formation. Pour cela, les responsables sulpiciens d’aujourd’hui doivent prendre des décisions nouvelles concernant la gestion matérielle de la Province, afin de rationaliser les lieux et de générer de nouvelles ressources. Dans cet esprit, nous avons fermé notre maison dite de la « Solitude » à Issy-les-Moulineaux et nous devrions, grâce au projet qui s’y déploie, obtenir les ressources nécessaires à la rénovation de la maison provinciale et générale de la rue du Regard programmée pour la prochaine année. A ce sujet, je suis très impressionné de découvrir combien Olier et ses successeurs ont payé de leur personne, mais aussi de leur fortune personnelle pour rendre possible l’œuvre un peu folle dans laquelle l’Esprit Saint les a poussés…

Pour conclure cette conclusion, je veux très modestement témoigner de ma fierté de servir mes confrères sulpiciens dans la Province de France. Je ne connaissais pas tous les sulpiciens de la Province au moment de mon élection il y a bientôt 5 ans, en particulier les plus âgés en France, et les plus jeunes en Afrique ou en Asie. Ma mission me donne aussi de connaître mieux mes confrères des autres Provinces. Je découvre toujours plus et mieux un corps qui évidemment a beaucoup changé depuis la fondation par Olier et ses successeurs immédiats, et qui présente, en fonction des pays et des cultures, des visages fort différents. Mais un corps animé d’un véritable esprit de famille et, me semble-t-il, d’une belle fidélité aux intuitions et à l’esprit de Jean-Jacques Olier. C’est assez impressionnant et donne aux sulpiciens responsables d’aujourd’hui la conscience d’une véritable gravité ; véritable, mais aussi paisible et heureuse conscience de la gravité de la mission héritée de nos aînés… Cette mission, elle est d’abord une mission spirituelle : rester, avec Jean-Jacques Olier, des pèlerins. J’ai évoqué sa retraite déterminante à Notre Dame des Vertus. Dans sa biographie le P. Pitaud souligne combien Olier a été un pèlerin à la fois concrètement et aussi intérieurement, « allant de sanctuaire en sanctuaire (…) s’arrêtant dans les lieux de pèlerinage comme s’il quêtait les suffrages de la Vierge Marie et des saints pour accomplir son œuvre, en étant en quelque sorte porté par eux (…) Olier n’a jamais dédaigné les médiations »

Et bien je fais mienne, bien volontiers, sa conclusion : « Nous souhaitons que ceux qui se réclament aujourd’hui de lui, et ceux qui souhaiteraient parcourir avec lui un bout de chemin, trouvent dans sa vie et dans ses écrits une de ces